Prendre ou non un associé lorsque vient le temps de se lancer en affaires est une décision qui se doit d’être mûrement réfléchie. Elle se doit de l’être, d’autant plus lorsque votre associé est aussi votre conjoint et le père de vos enfants. Cette semaine, je m’entretiens avec Sophie Perrier-Côté pour discuter de couple en affaires.

Opticienne d’ordonnance, Sophie est une femme, une mère, ainsi qu’une conjointe en affaires. Pratiquant dans la région de Gatineau, Sophie et son conjoint sont propriétaires de Philémon maison d’optique, une lunetterie et clinique d’optométrie. Mère de deux enfants, c’est avec une grande douceur et avec toute sa générosité qu’elle a accepté de s’entretenir avec moi sur son quotidien et les raisons qui l’ont amené à se lancer dans l’aventure entrepreneuriale avec son conjoint.

Sophie Perrier-Côté
Sophie Perrier-CôtéOpticienne d'ordonnance
Philémon maison d’optique
maisonphilemon.com

Bonjour Sophie! Avant de rentrer dans le vif du sujet, j’aimerais que tu nous parles de ton parcours académique et de ce qui t’a amené à acheter ta première clinique avec ton conjoint.

Quand j’étais petite, je rêvais d’être vétérinaire. Après mon secondaire, je n’étais plus certaine de ma vocation, j’ai donc débuté un DEC en Sciences de la nature. Après quelque temps, j’ai bifurqué vers le programme de techniques en santé animale. J’ai pratiqué ce métier pendant environ six mois, avant de retourner aux études. Ne me sentant pas à ma place et n’étant pas satisfaite des débouchés qui s’offraient à moi, j’ai décidé de me réorienter. J’ai alors découvert le métier d’opticienne.

Ayant des aptitudes manuelles et artistiques, mais ayant également un intérêt marqué pour la science, le métier d’opticienne était tout indiqué pour moi. De plus, j’ai toujours eu la fibre entrepreneuriale et ce métier me permettait de lancer en affaires. J’ai donc complété ma formation en orthèses visuelles à Québec.

J’ai travaillé à Québec pendant mes études, ainsi que quelque temps après avoir gradué, pour finalement m’exiler à Montréal. C’est à cette époque qu’un collègue optométriste m’a présenté Yves, son bon ami et ancien collègue de classe. Yves était copropriétaire de quatre cliniques dans la région de Gatineau. Pour ma part, j’habitais déjà loin de ma famille et j’étais opticienne salariée. Il était donc plus simple que ce soit moi qui quitte Montréal pour m’installer avec lui.

Après m’être installée dans cette nouvelle ville, j’ai travaillé pour le groupe de cliniques de mon conjoint pendant un certain temps. J’avais entamé des démarches pour m’associer quand j’ai réalisé que ma vision ne concordait pas avec ce vers quoi l’entreprise s’en allait. C’est pourquoi j’ai décidé de quitter cet emploi et commencé à préparer un plan d’affaires pour ouvrir ma propre clinique.

Depuis le début, j’ai toujours eu une vision très proche de celle de mon conjoint et nous travaillons bien ensemble. Nous étions et nous sommes encore aujourd’hui sur la même longueur d’onde. C’est ainsi que, plutôt que de me laisser développer mon projet de mon côté, Yves a choisi de quitter le groupe pour racheter une de leurs cliniques, celle dans laquelle il pratiquait principalement.

Pourquoi avoir décidé de te lancer en affaires avec ton conjoint? Quels étaient les avantages et les inconvénients d’une telle association?

Ce cheminement s’est fait si naturellement pour tous les deux, nous n’avons pas eu de réticence pour nous embarquer dans un tel projet. Je crois que le fait d’avoir pu travailler au sein de son équipe durant plus de deux ans avant de racheter notre première clinique nous a beaucoup aidés. Nous avons tous deux eu le temps de définir notre vision des affaires et nos styles de gestion respectifs.

C’est certain que l’exercice de nos fonctions respectives fait en sorte que nous ne nous côtoyions pas beaucoup dans la journée. Yves rencontre les patients dans sa salle d’examen et moi je suis à l’avant à conseiller les clients pour l’achat de leurs lunettes. Le fait de pouvoir se parler à la maison nous permet de faire évoluer l’entreprise plus rapidement et nous permet, par le fait même, d’évoluer sur le plan professionnel et personnel.

De plus, le fait de travailler ensemble facilite la conciliation travail-famille. Bien qu’il soit important pour nous de rester équitable dans la répartition des horaires avec nos employés et travailleurs autonomes, l’équipe peut voir l’implication globale de notre ménage dans l’entreprise. Contrairement à Yves, je n’ai pas un horaire rempli de patients tous les jours, j’ai donc un horaire plus adaptable et cela est positif. Lorsque les enfants sont malades, c’est plus fréquent que ce soit moi qui prenne congé pour prendre soin d’eux à la maison. Si nous n’étions pas associés, il devrait annuler des patients sans préavis, ce qui ne serait pas bon pour l’entreprise.

Un autre avantage est au niveau du versement des dividendes. Nous n’avons pas besoin de demander la permission à d’autres associés. On peut le faire à notre convenance et à notre rythme.

Lorsque tu as commencé tes cours dans le cadre de ta formation d’opticienne, où te voyais-tu à l’âge où tu es rendu aujourd’hui? Est-ce que le fait de t’être lancé en affaires avec ton conjoint t’a permis d’atteindre tes objectifs ?

Bon, évidemment, je ne me voyais pas entreprendre à Gatineau! (Rires) Blague à part, j’aime beaucoup la ville et je m’y suis accommodé rapidement malgré le fait que je me voyais plutôt dans la région de Québec.

Le fait d’entreprendre avec mon conjoint m’a permis et continue de me permettre d’atteindre les objectifs que je m’étais fixés au départ. Nos visions étant similaires pour l’entreprise, cela nous permet de mettre nos efforts dans une même direction. J’aurais pu atteindre mes objectifs dans un projet que j’aurais mené seule, mais ça aurait été beaucoup moins agréable et m’aurait demandé beaucoup plus de sacrifices face à ma famille.

Pour ce qui est du rachat d’entreprise, l’idée me trottait dans la tête depuis un bout. Je trouvais le marché des lunetteries déjà bien saturé au Québec. Je me disais donc que de racheter une clinique ayant déjà une clientèle établie était une option intéressante.

Un de nos objectifs pour cette entreprise est d’en faire une référence dans le milieu grâce à ses produits et collections de montures haut de gamme. Lorsque nous avons acheté l’entreprise, nous avons dû mettre à jour les collections qui y étaient offertes et rajusté notre stratégie d’affaires. Évidemment, ces changements ne sont pas encore terminés, mais tout de même bien entamés. Il est important de ne pas brusquer la clientèle actuelle pour en assurer sa rétention et de prendre le temps de bien comprendre les goûts et besoins de nos clients.

Maintenant que notre première clinique fonctionne bien et est en croissance, nous osons prévoir l’ouverture d’une deuxième clinique en décembre 2019. Comme il ne s’agit pas du rachat d’une clinique déjà existante, nous pourrons exploiter un marché haut de gamme dès le départ. C’est un projet très excitant dans lequel je serai très impliquée, car ce sera mon lieu de pratique principal et Yves pratiquera principalement à la première clinique.

La conciliation travail et famille est un sujet qui vous intéresse?

Nous en discutons dans le cadre de cette entrevue avec Valentina Gancia-Godoy : Mère en affaires

À quoi ressemble une journée au quotidien dans la vie de Sophie Perrier-Côté?

Mon quotidien est assez variable. En tant qu’opticienne, mon quotidien me demande une certaine organisation me permettant d’accueillir des clients qui arrivent à l’improviste, contrairement à mon conjoint, qui lui, en tant qu’optométriste ne rencontre surtout des clients sur rendez-vous. Je dois savoir jongler entre l’accueil des clients, les demandes d’ajustements et les différents types de requêtes qui peuvent m’être demandées.

En tant que copropriétaire, je me dois d’assurer les différentes tâches administratives et de rencontrer les différents partenaires d’affaires. Pour réussir, mon conjoint et moi réservons chaque semaine un avant-midi où nous sommes présents à la clinique, mais où nous ne voyons pas de clients. Nous nous concentrons sur nos tâches administratives durant cette période.

De plus, même si je suis la propriétaire, je travaille certains soirs et fins de semaine afin d’accommoder mes employées. En effet, je ne crois pas que la dernière embauchée se doit de faire tous les chiffres du soir et de la fin de semaine. En s’entraidant et en collaborant, on réussit à avoir une meilleure conciliation travail-famille pour tout le monde.

Quel rôle ton conjoint joue-t-il dans ce quotidien?

J’ai la chance d’avoir un conjoint en or. En plus de gérer ses propres défis professionnels du quotidien, Yves est présent. Il réalise sa part du travail pour m’aider tant à la maison qu’à la clinique.

Quand je dois m’absenter de la clinique pour des urgences ou pour aller chercher les enfants, ce dernier s’occupe de couvrir mon poste en plus de rencontrer ses clients. À la maison, c’est principalement lui qui cuisine. Bien que nous ayons une femme de ménage, il s’implique au niveau de l’entretien au quotidien et c’est en collaborant ainsi que l’on réussit à faire face au quotidien.

Est-ce que le fait d’être en couple a un impact sur la manière dont vous prenez des décisions et réalisez la planification stratégique de l’entreprise?

Cela dépend des décisions qui sont à prendre.

Évidemment, l’entreprise est un projet important dans nos vies. Cependant, nous voulons aussi être présents pour nos enfants et passer du temps en famille. Donc oui, notre vie familiale influence certaines décisions que nous devons prendre pour l’entreprise.

Toutefois, une famille à s’occuper veut aussi dire une famille à nourrir et pour réussir à rendre l’entreprise économiquement viable, il faut accepter de réaliser des compromis. Nous avons le bien-être et la santé des clients à cœur, ça ne changera jamais. Il faut donc penser aussi en termes stratégiques pour la pérennité de l’entreprise.

Il s’agit d’une réalité trop commune de voir des couples se détruire à petit feu lorsque l’entreprise devient le seul et unique sujet de discussion à la maison. Comment préservez-vous votre intimité et vos moments en tant que couple au travers les enfants et les affaires ?

Moi et mon conjoint sommes deux amateurs de restaurant et de bon vin. Nous aimons aussi découvrir de nouvelles expériences, je pense entre autres à notre abonnement au théâtre français du Centre National des Arts à Ottawa que nous avons depuis deux ans. Lorsque nous assistons à une pièce, nous en profitons pour déguster un bon repas au restaurant en tête-à-tête.

Je trouve que le fait de pouvoir passer un moment en amoureux est très libérateur. Sans restriction et obligation, on peut se retrouver et se ressourcer. Ça diminue le stress qui s’accumule. Mes beaux-parents étant tous deux à la retraite sont heureux de pouvoir nous offrir quelques soirées de répit.

Comment gérez-vous les conflits ou les différents mineurs qui ont lieu au quotidien?

La communication est la clé du succès.

Que ce soit au sein de la famille ou avec les employés, il faut absolument tenir à sa vision et savoir expliquer son point de vue. En cas de conflit, je crois qu’un aspect bien important est de rester empathique et de comprendre la version de chaque partie impliquée.

De plus, je crois qu’il est primordial d’avoir une bonne communication afin d’exprimer nos besoins ou nos préoccupations lorsqu’ils surgissent. En travaillant, tous les jours avec son conjoint, c’est certain que les traits de caractère ou une façon d’agir qui vous dérangent chez lui (ou elle) vous dérangeront davantage puisque vous y serez confronté sans cesse. Dans un tel contexte, la communication est un enjeu clé, il est important de savoir discuter de ces choses calmement et de façon constructive.

Quels sont les défis qui t’attendent ?

Pour l’avenir, un de mes nombreux objectifs est de réussir à prendre du temps pour moi. J’aimerais recommencer à pratiquer le yoga ou une autre méthode de relaxation avant de débuter ma journée. La méditation m’aide à rester sereine et à gérer mon stress. Je crois que sur le long terme, le yoga est un allié stratégique et que je doive me laisser l’opportunité de recommencer à pratiquer. Aussi, j’ai commencé à faire attention à mon alimentation. Continuer à bien me nourrir sera un défi avec mon retour de congé de maternité. Il sera important que je prenne des temps de repos pour manger sans presse.

Finalement, c’est certain que l’ouverture de notre deuxième Philémon sera un grand défi que j’accueille avec optimiste pour 2019. La mise sur pied d’une nouvelle succursale est une expérience bien différente du rachat d’une succursale existante, ça nous donne l’entière liberté de créer l’entreprise comme on la désire.

Merci Sophie!

Sophie Perrier-CôtéOpticienne d'ordonnance
Philémon maison d’optique
maisonphilemon.com