Le fameux réseau de la santé québécois, que l’on en parle en bien ou en mal, ce dernier fait couler bien de l’encre. Par les conditions qui sont imposées aux professionnels de la santé pratiquant au sein du réseau, certains se tournent vers la pratique privée pour une meilleure conciliation travail-famille, ou pour pouvoir offrir un service de qualité à la hauteur des besoins de la clientèle.

Le réseau de la santé amène certains travailleurs à réaliser des choix de carrière et à considérer l’entrepreneuriat et la pratique privée. Pour certains, il s’agit de devancer de quelques années leurs projets entrepreneuriaux, mais pour d’autres, c’est une direction qui n’avait jamais été envisagée dans le passé.

Bref, peu importe notre vision de l’entrepreneuriat, le réseau de la santé a un certain rôle à jouer comme facteur de motivation pour la pratique privée chez les professionnels de la santé. J’en discute aujourd’hui avec Joannie Boucher de Réseau Aptitude, une travailleuse sociale qui termine actuellement sa transition entre le réseau de la santé et la pratique privée.

Joannie Boucher T.S.
Joannie Boucher T.S.Travailleuse sociale
Réseau Aptitude
www.reseau-aptitude.com

Bonjour Joannie, merci d’avoir pris le temps de m’accorder cette entrevue. Premièrement, peux-tu me parler de ton cheminement professionnel depuis ton entrée dans le domaine du travail social?

J’ai terminé mon baccalauréat en travail social en 2007. J’ai eu la chance de pouvoir travailler dans le domaine en même temps que je réalisais mes études puisque j’étais détentrice d’une technique d’intervention en délinquance. Lorsque j’ai eu terminé mon baccalauréat, j’ai eu l’occasion de travailler avec des clientèles variées et dans différents contextes du réseau de la santé, comme les centres de la jeunesse, le CLSC et le milieu hospitalier.

Je dois dire que j’ai toujours eu un certain intérêt pour la pratique privée. Cependant, je ne croyais pas que j’allais me tourner vers l’entrepreneuriat aussi tôt dans ma carrière. En plus de cela, je suis passionnée par l’intervention en contexte de conflits et ça, je ne pouvais pas le mettre à profit autant que je le voulais au sein du réseau.  Pour ma part, ce qui a vraiment déclenché mon intention de développer une pratique autonome a été les diverses insatisfactions que je vivais dans le réseau et qui m’ont particulièrement affectée au retour de mon premier congé de maternité.

Plus précisément, j’avais de la difficulté à accepter les directives émises par l’environnement dans lequel j’évoluais et leur impact sur la clientèle. Le contexte bureaucratique était aussi très lourd à porter et affectait la qualité de mon travail. J’avais l’impression de toujours devoir aller au front pour obtenir plus d’aide et de ressources pour mes clients. Toutefois, le coût d’opportunité de ces ressources m’amenait à me remettre en question. Tout ça commençait à jouer sur mon moral et sur ma conscience puisque lorsque nous sommes travailleurs sociaux, nous visons avant tout le bien-être de la société dans son ensemble. D’un point de vue éthique, je craignais qu’en fin de comptes, les services que j’obtenais pour mes propres clients aient un impact négatif sur les autres personnes qui en avait tout autant besoin.

Ainsi, en mai 2015, pour retrouver du confort dans ma pratique professionnelle et offrir la qualité de service à laquelle j’aspirais, j’ai démarré une pratique autonome tout en continuant de travailler à temps partiel dans le réseau. J’avais ce qu’on pouvait appeler une « pratique mixte ». J’ai construit mon entreprise petit à petit tout en pouvant compter sur une source de revenus fixe.

Depuis janvier 2017, je mise à 100% sur l’entreprenariat tout en me spécialisant en prévention et règlement des différends (PRD) via une maîtrise à l’Université de Sherbrooke. Je souhaite baser mon entreprise sur cette expertise qui me différencie. À travers tout ça, j’ai eu un deuxième enfant en juin 2017.

Comme plusieurs professions, la pratique du travailleur social dans un contexte privé est assez méconnue du grand public. Peux-tu m’expliquer en quoi consiste la pratique privée chez le travailleur social et quels sont les principaux défis que tu rencontres dans le cadre de ta pratique quotidienne?

Effectivement, la majorité des travailleurs sociaux sont connus et représentés au sein du réseau de la santé. Cependant, je considère qu’actuellement ce contexte est bien limité pour exploiter le plein potentiel de la profession ainsi que des professionnels même.

En quelques mots, l’intervention du travailleur social a pour objectif d’évaluer et d’agir sur le fonctionnement social du client. Il porte un regard sur la personne, dans les différentes sphères de sa vie. Dans son analyse, le travailleur social prend en considération enjeux personnels, environnementaux et sociaux. Il cherche à comprendre puis à outiller le client face à la situation qu’il vit. Les clients apprécient généralement l’aspect concret de l’approche du travailleur social.

Tu me disais lors de notre premier entretien que l’entrepreneuriat t’a permis de redécouvrir et de retomber en amour avec ta profession, peux-tu nous en dire davantage?

Lorsque j’ai fini mon baccalauréat, je me suis rapidement retrouvée dans le milieu de la santé. Ça va très vite, on est plongé dans l’action et dans l’intervention. Évidemment, ça a ses bons côtés, mais ça ne nous offre pas beaucoup de temps pour prendre du recul sur notre pratique et notre profession.

J’ai fait cette prise de conscience lorsqu’est venu le temps pour moi de bâtir mon site web et mon marketing en général. Ça m’a demandé de ressortir mes livres et de mettre en mots ce qui me guidait au quotidien, ce que je faisais d’instinct. Ce processus a consolidé mon lien avec ma profession, les valeurs qui lui sont propres ainsi que ma certitude d’être à la bonne place.

Tu es présentement à la fin de ta transition entre le réseau public de la santé et ta pratique professionnelle privée, comment ça s’est passé pour toi?

C’est certain que quitter la stabilité et les avantages sociaux qu’offre le réseau peut faire peur. Il faut en être conscient et être prêt à ce sacrifice. Je crois que pratiquer au privé demande aussi certains traits de personnalité bien précis. On devient isolé lorsqu’on pratique au privé. On est seul avec soi-même et notre offre de service repose entièrement sur nos épaules. Je vois de plus en plus de professionnels intervenir au privé, mais pour certains, la pratique privée ne convient pas et c’est tout à fait correct.

Pour faciliter ma sortie, j’ai utilisé toutes les ressources qui étaient mises à ma disposition par le réseau. Lors de mes débuts, je travaillais trois jours par semaine dans le réseau et deux jours dans le privé. De plus, différents congés sans solde m’ont permis de me lancer à temps plein tout en gardant un filet de sécurité.

Je dirais que l’un de mes plus grands défis a été de me faire connaître. J’y ai été d’instinct pour tout ce qui avait trait à mon marketing. Au départ, le bouche-à-oreille est assez limité puisque l’on part notre clientèle de zéro. Pour pallier cela, j’ai réalisé des contrats auprès de programmes d’aide aux employés. De plus, j’ai développé un réseau de professionnels de confiance ayant des compétences complémentaires aux miennes; ces derniers me recommandent leurs clients dans le besoin et j’en fais de même.

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Tu exprimes très bien le fait que les conditions difficiles du réseau de la santé ne te permettaient pas d’aider tes patients à ton plein potentiel et d’offrir un service de qualité comme tu le souhaitais. Maintenant que tu es à ton compte, sens-tu que tu es à ton plein potentiel ou des améliorations sont encore à faire?

Selon moi, le plein potentiel n’est pas statique. Il s’agit plutôt d’un processus d’amélioration continue des interventions et de la pratique professionnelle en général.

En ce sens, je vois la pratique privée comme un accélérateur de ce plein potentiel. Maintenant que je suis indépendante, je suis maître de ma pratique et en plein contrôle de la qualité de mes interventions. Je ne suis plus limitée par les pressions et les exigences venant de mon environnement de travail.

De plus, maintenant je peux choisir comment je fais mes interventions :  je peux prendre le temps de confectionner des outils pour améliorer mes interventions, je peux prendre le temps que je désire tant dans l’évaluation, qu’en consultation. J’ai plus de latitude et d’indépendance dans mes services.

Cependant, tout n’est pas rose non plus. Mon principal défi, encore aujourd’hui, est l’organisation du quotidien. L’un de mes objectifs lorsque je me suis lancée en affaires, était d’avoir une belle flexibilité d’horaire. Cependant, cela demande de la rigueur et de l’organisation.

La pratique autonome demande de la flexibilité et engendre des horaires atypiques. Je travaille parfois de jour, parfois de soir. Des jours à la maison, d’autres au bureau. Parfois, je me retrouve à la maison avec les enfants et mon conjoint, mais je ne suis pas vraiment disponible pour eux. C’est un équilibre en soi à gérer. J’ai trouvé solution à ce problème en m’aménageant un espace de travail tranquille chez moi. De plus, la communication joue un rôle très important dans le respect de cet équilibre. Je m’appuie aussi sur de bons outils de gestion, mais je ne les utilise pas encore à leur plein potentiel.

Mes prochains défis consistent à solidifier ma publicité et mon offre de service. Avec ma maîtrise en poche, je vise à spécialiser ma pratique et je devrai donc retravailler mon offre de service.

Comment définirais-tu cette qualité que tu cherches tant à offrir à tes clients?

Flexible et personnalisée. Je cherche à m’adapter le plus possible à la réalité du client que j’ai en face de moi.

Lorsqu’un client rentre dans mon bureau, je me dis qu’il a déjà fait une très bonne part du travail simplement en acceptant de se rendre à mon bureau. Ensuite, c’est à moi de faire en sorte que le processus soit accessible et surtout, adapté aux besoins du client.

Plus concrètement, je vise à développer des services qui soient sur-mesure, pour maximiser le niveau de confort et de confiance chez chacun de mes clients. Toutefois, je réalise bien qu’offrir un tel niveau de personnalisation de mes services à tous mes clients ne se fait pas avec une clientèle diversifiée. Voilà pourquoi je veux spécifier ma niche et revoir mon offre de service dans les prochaines années. Je crois que le fait de me spécialiser me permettra d’atteindre ce niveau de qualité plus rapidement.

L’intervention en éducation ainsi que la sensibilisation m’intéresse aussi. La plupart des gens ont en soi les ressources nécessaires pour régler les problématiques auxquelles ils font face. Ils ont juste besoin d’y voir plus clair. Souvent, lorsqu’on leur offre les outils et les connaissances, ils sont capables de retrouver rapidement leur équilibre.

Que représente l’innovation pour toi et quel rôle joue-t-elle dans le cadre de ton cheminement actuel?

L’innovation est stimulante. Innover en contexte professionnel demande beaucoup d’écoute, de flexibilité et de créativité. Ce sont des caractéristiques que je possède et que j’aime appliquer au quotidien. Un peu comme la qualité offerte, je crois qu’il s’agit d’un processus continu.

Pour innover, on se doit d’enrichir constamment ses connaissances et ne rien tenir pour acquis.  Pour moi, cette quête du développement continu passe entre autres par ma maîtrise en PRD qui me permet d’avoir un regard différent et des connaissances spécifiques à un domaine.

Pour innover, je crois aussi qu’il faut aimer ce que l’on fait. J’adore les relations interpersonnelles et c’est cet intérêt pour le domaine qui me permet d’innover. En m’appuyant sur des bases théoriques solides propres au domaine des PRD, je peux innover dans ma pratique du travail social. La combinaison des deux domaines me permet d’offrir des services différents, voir uniques.

À quoi ressemble la réussite professionnelle pour Joannie Boucher?

Elle est à l’image des services que je désire offrir. La réussite professionnelle, selon moi, est de pouvoir pratiquer en ayant la certitude d’avoir pu offrir à son client toutes les opportunités lui permettant d’améliorer son bien-être. Je dirais aussi que c’est d’être confortable dans mes interventions. En tant que professionnels, nous sommes notre principal outil d’intervention. Évidemment, il est important de mettre les clients en confiance, mais il faut également être à l’aise avec sa pratique pour rayonner.

Pour favoriser son propre bien-être, je crois que le contexte joue un rôle important, mais il faut également savoir prendre du temps pour soi. Pour ma part, je m’accorde du temps pour faire du sport et des activités créatives. De plus, j’organise mon quotidien pour briser l’isolement qui vient avec la pratique privée.

On m’a déjà dit qu’une pratique professionnelle bien maîtrisée devient si naturelle qu’on peut la comparer à de l’art. Cette idée me rejoint complétement. C’est ce que je vise pour ma réussite professionnelle.

Merci Joannie, il ne me reste plus qu’à te souhaiter bon succès ! 

Joannie Boucher T.S.Travailleuse sociale
Réseau Aptitude
www.reseau-aptitude.com