Par sa définition, l’innovation en contexte professionnel consiste à développer sa pratique d’une manière unique et de faire adopter cette nouveauté par sa clientèle. Ainsi, l’innovation exige un travail d’éducation auprès de vos clients.

Sans quoi, on se retrouve avec un public qui ne comprend pas la pertinence et l’unicité de nos produits ou services. On se retrouve avec une offre originale dont personne ne veut.

Cette notion, Valérie Lebel l’a apprise à la dure. Nutritionniste de formation installée au Bas-Saint-Laurent, Valérie s’est lancé la tête la première dans son projet CËZAM en juillet 2017. Une plateforme web au travers laquelle nous pouvons obtenir des conseils de nutrition personnalisés. Une bien bonne idée qu’elle s’est empressée de commercialiser et qui l’a mené tout aussi rapidement… face à un mur.

Valérie Lebel Dt.P
Valérie Lebel Dt.PDiététicienne-Nutritionniste
CËZAM NUTRITION | cezam.ca

Bonjour Valérie. Premièrement, peux-tu me parler de ton cheminement professionnel, de ce qui t’a amené à poursuivre tes études en nutrition et de ce qui t’a amené à lancer CËZAM?

J’ai toujours été intéressé par le domaine de la santé et du sport. Ayant reçu un diagnostic de TDA lorsque j’étais plus jeune, je me suis rendue à l’université sans médication grâce au sport et aux saines habitudes de vie.

J’ai donc commencé l’université avec des études en éducation physique. C’est dans le cadre de ces cours que j’ai entendu parler de la nutrition pour la première fois. Le domaine m’a intéressé immédiatement, je n’avais pas terminé mon baccalauréat et je pensais déjà à aller faire une maitrise dans le domaine de la nutrition.

À l’époque, on voyait de plus en plus de plateformes en ligne apparaitre et l’idée d’en démarrer une me trottait déjà dans la tête. J’en suivais quelques-unes sur le web, cependant, je me suis rapidement rendu compte qu’à peu près tout le monde s’improvisait dans le domaine de la nutrition et que peu avaient des formations reconnues dans le domaine. Les gens en parlaient uniquement parce que la nutrition c’est le nerf de la guerre en perte de poids.

Je n’ai donc pas terminé mon baccalauréat en éducation physique et j’ai recommencé un nouveau baccalauréat en nutrition. Je dois dire que je me suis lancé dans l’aventure sans vraiment savoir à quoi je m’attendais. Je pensais bien m’y connaitre en nutrition, j’étais loin de me douter que je m’embarquais dans des études aussi pointues. Je me suis vite rendu compte que je n’y connaissais rien dans le domaine!

Les études me prenaient beaucoup de mon temps. J’ai dû mettre mon projet de plateforme sur pause pendant le temps de mes études. J’ai donc terminé l’université avec mon diplôme en main sans projet d’entreprise concret. J’ai travaillé comme salariée pendant quelque temps, mais cela ne me convenait pas.

J’ai eu la chance de pratiquer et de développer une expertise axée dans la pédopsychiatrie et les troubles alimentaires. Ensuite de quoi, j’ai commencé ma pratique au privé comme travailleuse autonome. Ces expériences m’ont fait réaliser qu’il y avait beaucoup trop de variables à prendre en compte dans mes analyses et qu’humainement, je ne pouvais pas toutes les traitées, ces variables. Je voulais améliorer la qualité de mes services en trouvant un moyen d’analyser plus d’informations.

J’ai donc commencé à faire remplir des questionnaires à mes clients avant nos rencontres. Cela me laissait le temps de me préparer et d’analyser plus en détail. Toutefois, j’ai fini par trop me préparer et manquer de temps. De là est née ma plateforme.

Comment as-tu vécu les études avec le TDA?

J’ai fini l’université avec l’estime et la confiance en moi très basses. J’ai toujours eu une vision de ma profession qui sortait de l’ordinaire. Ça m’a aidé, mais ça m’a nui aussi.

Je dirais qu’environ un tiers de notre formation est axée sur la gestion et c’est ce qui m’a permis de réussir. En clinique, j’avais beaucoup de difficulté. Pour moi, il était très important de bien comprendre la matière. Lorsque je comprends, cette matière-là est acquise et je m’en souviens pour le reste de ma vie. Avec la grande quantité d’informations qui nous sont données dans le baccalauréat, j’ai eu de la difficulté à passer par les examens cliniques qui exigaient d’apprendre la matière par cœur.

Peux-tu me dire ce qu’est l’innovation à tes yeux?

Pour moi, l’innovation c’est une manière de voir la vie, de servir ses clients au quotidien. Ma relation avec mes clients est basée sur l’apprentissage commun : je leur apprends et en retour, ils me permettent d’apprendre.

Ainsi, pour innover, il faut avoir de l’ouverture d’esprit, il faut aussi accepter que l’on ne connaisse pas tout et chercher à s’améliorer continuellement. Chaque humain est différent, chacun possède des caractéristiques qui lui sont propres. Ce sont ces caractéristiques-là qui font que l’on ne peut jamais appliquer parfaitement la matière que l’on a vue dans le passé.

De plus, je crois que la base de l’innovation est l’écoute. Il faut partir de ce qu’on connait et utiliser les informations qui nous sont offertes par son client pour créer quelque chose de nouveau et personnalisé selon ses besoins.

C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai choisi de ne pas poursuivre à la maitrise en fin de compte. Je trouve que plus l’on s’éduque et que l’on va loin, plus il devient difficile de vulgariser. On a beaucoup de connaissances acquises et il est difficile de se remettre dans la peau de quelqu’une qui ne les a pas.

Peux-tu me dire en quoi consiste CËZAM et en quoi ta plateforme se veut innovante?

L’entreprise est construite selon trois piliers : le service-conseil, la plateforme en ligne et les plans personnalisés. Bien que ces soit trois piliers soient interreliés, ils sont tous indépendants. Mes clients peuvent donc sauter d’un type de service à un autre selon l’évolution de leurs besoins.

Mon service-conseil permet le contact humain, ce que les plans ainsi que la plateforme ne permettent pas. Les plans personnalisés quant à eux sont offerts sous la forme d’un livre personnalisé avec des recettes, des défis et différents outils. Pour ce qui est de plateforme, eh bien, elle permet de prendre en compte une centaine de variables dans son analyse alors que l’humain va en considérer moins d’une dizaine. Ça dépend des besoins du client ainsi que de son investissement en temps et en argent.

Ainsi, je crois que mes différents services sont innovants dans le sens où j’ai utilisé ce qui se faisait d’une manière plus traditionnelle et j’y ai ajouté ma couleur et de la modernité.

Pour les plans alimentaires, par exemple, je ne voulais pas en créer au départ. J’avais vu trop de gens souffrir de troubles alimentaires à cause de plans inadéquats. Cependant, ma clientèle m’en demandait. J’ai donc innové en acceptant de faire des compromis, j’y ai été à mi-chemin entre le plan alimentaire et l’accompagnement personnalisé.

Pour la plateforme, je trouvais que la relation d’humain à humain, bien qu’elle ait de grands avantages, coûtait cher. Elle coûte cher tant pour le professionnel que pour le client. Ça me dérangeait et ça m’a amené à pousser la barre plus haut et de marier mes connaissances en nutrition avec des programmes en ligne qui, à la base, ne sont pas personnalisés. Ainsi, on en est venu à bâtir la plateforme et l’algorithme derrière CËZAM pour une évaluation en ligne personnalisée.

Intéressé par la la créativité et l’innovation?

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Quels ont été tes principaux défis depuis que tu as fondé CËZAM?

Premièrement, j’ai dû apprendre à gérer mon énergie. Après quelques mois en affaires, on commence à porter plusieurs chapeaux. On cherche à déléguer parce que ça fait trop, mais tu dois trouver les bonnes personnes pour prendre les responsabilités.

J’ai donc dû me sortir d’un certain cercle vicieux au départ. Quand j’ai commencé la plateforme, je me suis jeté all in comme on dit. J’ai investi personnellement dans le développement et je me disais que ça passait ou que ça cassait. À ce moment-là, jamais je n’aurais pensé que cela me demanderait autant de ressources.

Les tâches et les responsabilités s’accumulent, tu veux tout faire en même temps et après quelque temps tu finis par ne plus avoir les idées claires. Tout ce que tu fais devient une béquille, il n’y a plus de réflexion stratégique. Tu prends tes décisions pour essayer de survivre parce que tu te dis que tu as tellement investi que tu ne peux pas tout laisser tomber.

Si j’avais à retourner à ce moment-là de ma vie aujourd’hui. Je ne pense pas que je le referais. En revanche, ça m’a appris quelques trucs de passer par là.

Pour la gestion de l’entreprise, soit à l’interne, j’ai appris à déléguer correctement.

Je pensais que j’étais quelqu’un qui avait de bonnes aptitudes en communication. Je trouvais des collaborateurs pour m’aider à développer l’entreprise mais drôlement, ils ne comprenaient jamais exactement ce que je m’attendais d’eux ou le message que je désirais véhiculer. Depuis le début du projet, j’ai collaboré avec huit personnes différentes pour réaliser mon marketing et chacun avait sa propre vision de mon projet.

J’ai donc appris à mieux exprimer mes idées, mais aussi à m’accorder un certain lâcher-prise. En un sens, il faut accepter que le collaborateur réalise quelque chose de différent de ce à quoi tu t’attendais. Il faut faire confiance aux gens, cependant, il y a une limite à ne pas franchir lorsque ces derniers dénaturent ta vision de ton entreprise.

J’ai aussi réalisé à quel point les gens écoutent sans vraiment écouter au fond. Les gens ont de la difficulté à enlever leurs propres lunettes. Dans mon cas, tout le monde mange et tout le monde détient sa propre perception de la nourriture saine. Je présentais mon projet avec une vision et une méthode différente mais à la fin, ils finissaient par ne pas vraiment m’écouter et avait déjà leur plan de match bien assis. Peu importe ce que j’allais dire, ils voyaient mon projet au travers leurs lunettes.

Pour le marketing et ma visibilité à l’externe, j’ai appris à éduquer.

À un certain moment, je ne m’en allais nulle part. Ma clinique débordait et je n’avais que deux jours semaine à consacrer au projet.

J’ai dû reformer une nouvelle équipe et couper du temps à ma clinique pour travailler en amont sur le message que je voulais véhiculer. J’ai dû mieux définir mes stratégies d’éducation de ma clientèle, écrire des articles de blogue. Bref, je me suis armée pour bâtir ma notoriété et améliorer ma visibilité pour être prête lors de mon lancement en juillet 2018.

Pour ce qui est de mes stratégies d’éducation et de marketing, je réalise aujourd’hui que ce qui fonctionne, c’est la référence de clients. Il faut d’abord en apprivoiser quelques-uns qui vont essayer puis qui vont lancer le mouvement. Quand l’on innove trop ou que l’on est trop différent, on fait peur aux gens. Il faut bâtir un lien de confiance avec eux.

Je ne crois pas qu’il faille tomber dans les clichés des publicités Facebook et les diverses gamiques publicitaires pour développer une clientèle de qualité. Sinon, ça devient difficile de contrôler la qualité de son service et son image de marque.

L’éducation de sa clientèle réside dans un problème marketing, cependant, les ordres professionnels réglementent cet aspect de la pratique privée. Comment as-tu vécu et comment vis-tu encore aujourd’hui ta mission d’éducation avec les contraintes marketing imposées par ton ordre?

Houlala, ce n’est pas toujours facile de travailler avec un ordre professionnel! Il y a beaucoup de contraintes en ce qui a trait à la publicité.

D’un côté, c’est tout à fait compréhensible, il faut rester professionnelle et il y a des limites à prostituer notre profession pour atteindre quelques clients de plus. D’un autre côté, c’est certain que ça nous met des bâtons dans les roues, on ne peut pas s’appuyer sur les tendances marketing autant qu’on le voudrait.

Durant ma période creuse, je me suis beaucoup questionnée à savoir si je conservais mon titre de nutritionniste. Je me sentais prise avec des contraintes qui me liaient les mains. Je me disais que les gens ne feraient pas la différence si j’avais le saut de l’ordre ou non, je mettais mes difficultés à percer mon marché sur le dos des contraintes imposées plutôt que sur moi.

C’est difficile de s’autocritiquer lorsque l’on est fatiguée et que ça va mal. On préfère tout mettre sur le dos des autres mais, de cette manière, on ne s’en sort jamais.

En prenant du recul, j’ai pris la décision de rester membre de mon ordre professionnel. Mon expertise est une valeur très importante pour moi. Que serais-je comme experte si je n’adhérais pas aux normes de l’ordre professionnel? J’ai donc changé ma perception de la publicité, je pense que se différencier, ça se fait : il faut juste être plus stratégique que sa compétition et sortir du lot.

Si je prends par exemple le marketing de contenu, c’est bien à la mode, mais personnellement, j’axe ma pratique sur l’estime de soi et le fait de développer des habitudes de vie qui nous conviennent. J’encourage mes clients à se recentrer sur eux-mêmes et développer leur équilibre. J’ai bien de la difficulté à voir comment le marketing d’influence tout comme les témoignages pourraient être alignés avec ma vision. Je ne veux pas que les gens viennent me voir pour ressembler à un modèle d’Instagram. Ça n’a pas de sens, pas de cohérence.

Plus j’avance dans mes démarches marketing, moins je veux jouer le jeu. Je veux éduquer mes clients, je veux qu’ils s’identifient réellement à ma solution et qu’ils y trouvent une solution réelle à leurs besoins. C’est à force de faire des tests et d’essayer que je précise mes stratégies.

Aurais-tu quelques conseils pour celles qui désirent amener leur pratique professionnelle sur le web ?

Mon premier conseil est de ne pas embarquer dans la même game marketing que tout le monde. Les entreprises de marketing arrivent avec des formules déjà construites. Quand il est question de relation d’aide et de réglementations déontologiques, leurs techniques ne s’appliquent pas toujours.

Mon second conseil est de ne jamais oublier que peu importe la profession, nous faisons affaire au sein de relation d’aide avec des êtres humains.  Il faut garder à l’esprit que c’est nous le professionnel, c’est nous qui connaissons notre client, on a fait des études dans le domaine justement pour pallier leurs besoins. Gardez donc toujours votre chapeau d’expert dans l’entreprise.

Ça m’amène à mon dernier conseil. Lorsque l’on embauche des professionnels de divers milieu pour nous aider à développer notre entreprise, il faut rester en contrôle de ce qui se fait. Il faut laisser-aller, mais aussi s’assurer de conserver nos couleurs et surtout nos valeurs au sein du message.

Que peut-on te souhaiter pour le futur?

Je veux trouver la façon d‘aider le plus de personnes possible.

J’espère aussi pouvoir me trouver de bons collaborateurs qui auront à cœur de faire grandir l’entreprise. J’aime travailler en équipe et j’espère que CËZAM se développera au-delà de la nutrition grâce à d’autres partenaires-experts. Je considère aussi l’intelligence artificielle pour la suite du développement.

Bref, je vois très gros et je suis fière de le dire!

Merci Valérie!

Valérie Lebel Dt.PDiététicienne-Nutritionniste
CËZAM NUTRITION | cezam.ca