En tant que professionnelle, notre cheminement et notre réussite démontrent notre recherche constante de la qualité. Cette quête continuelle de la perfection a été encouragée depuis notre entrée à l’université: nous avons réussi à tailler notre place dans des programmes hautement contingentés, nous avons obtenu les stages de nos rêves et la société nous valorise en nous offrant une certaine vitrine de reconnaissance due à notre domaine de profession. Bref, cette constante recherche de la perfection nous guide vers la réussite, selon la vision populaire.

Cependant, est-ce que cette constante quête de la perfection ne devient pas aussi notre propre ennemie? Avec le contrôle que cela demande, est-ce qu’il est possible de viser un haut niveau de perfection alors que l’on gère notre entreprise ? À quoi est-ce que ça ressemble lorsqu’en plus, on y intègre des employés et que la gestion des ressources humaines s’en mêle?

Aujourd’hui, je discute du sujet avec Dre Marie-Ève Berthiaume, podiatre. Ayant démarré la Clinique podiatrique de la Pointe-de-l’Île à Montréal, secteur Pointe-aux-Trembles en février 2015, elle est aujourd’hui gestionnaire de plusieurs employés. Ayant vécu des frictions avec ses premières employées, elle reconnait qu’apprendre à déléguer fût de loin son plus grand défi dans l’aventure. Elle nous offre ses réflexions et conseils sur le sujet.

Dre Marie-Ève Berthiaume
Dre Marie-Ève BerthiaumePodiatre
Clinique podiatrique de la Pointe-de-l’Île, une clinique PiedRéseau
www.piedreseau.com

Pour débuter, j’aimerais que tu nous parles de ton cheminement professionnel depuis les dernières années.

J’ai un cheminement assez classique. Alors que je finissais le cégep, je devais me préparer pour faire mon choix de formation à l’université. J’ai eu la chance de faire une journée d’observation avec un podiatre de ma région et je suis tombée en amour avec la profession.

J’ai donc entamé mon cheminement académique dans ce domaine. Avec du recul, je réalise que l’on est bien jeune encore lorsque vient le temps de choisir sa profession. Cela m’a amené beaucoup de doutes à différents moments dans ma formation et une fois sur le marché du travail. Cependant, je ne suis pas du genre à lâcher lorsque j’entame un projet!

Durant mon parcours, je me suis toujours sentie différente, je savais que d’autres domaines m’intéressaient aussi. Je ne savais pas trop pourquoi, mais je savais que mon parcours allait être différent.

À la suite de mes études, j’ai travaillé dans différentes cliniques à Gatineau puis à Laval et Boucherville. J’ai finalement lancé ma clinique un an et demi après mon arrivée dans la région de Montréal.

À quel moment dans ton parcours as-tu déterminé qu’il te fallait ton premier employé?

Pour moi, ça a été avant même l’ouverture de ma clinique. Je savais que j’avais besoin d’une secrétaire qui pourrait aussi être mon assistante. Vu les horaires que je travaillais, j’avais besoin de quelqu’un de très polyvalent en peu de temps.

Ça n’a pas fonctionné du tout entre cette employée et moi, on n’avait pas un bon fit. À cette époque, c’est mon colocataire et mon père qui sont venus faire le secrétariat. J’ai retenu quelque chose d’important de cette expérience, j’ai appris qu’il fallait prendre le temps pour bien sélectionner nos employés avant l’embauche!

Est-ce que le fait de prendre un employé a transformé ta vision de l’entrepreneuriat? Si oui, comment?

Ça m’a fait comprendre que les ressources humaines ne sont pas mon domaine ! (Rires) En fait, non. J’ai réalisé que j’aime beaucoup former mes employées. J’ai aussi appris à mieux gérer les différentes personnalités. Au lieu de prendre tout le blâme sur moi, j’ai appris que chacun est différent et j’ai accepté que l’on ne puisse pas plaire à tous.

Aujourd’hui, j’ai trouvé les bonnes personnes et ça m’aide à atteindre mes objectifs plus facilement. Ça me permet de me concentrer sur différents projets et de diminuer mes heures de pratique pour avoir un meilleur équilibre. Ça me permet de vivre plus de succès.

Qu’est-ce que représente la perfection à tes yeux?

Je ne peux donner une définition précise du concept.

Au départ, je peux dire que ma recherche de la perfection a été amplifiée à cause des difficultés que j’avais avec ma gestion des ressources humaines. Ça faisait en sorte que je voulais tout avoir par écrit. Je passais des heures à rédiger des protocoles et de la documentation pour mieux encadrer mes employées alors que ce n’était pas toujours respecté. Aussi, je perdais beaucoup de temps à contrôler l’environnement. Tout devait être rangé à la bonne place. Tout devait être écrit et je gardais beaucoup de traces, souvent inutilement. J’ai été excessive sur le contrôle et je l’admets.

Aujourd’hui, j’ai appris à accepter que le bon travail soit correct. J’ai accepté qu’il ne soit pas nécessaire que je sois continuellement à 150% de mes capacités. Lorsque je sors d’une rencontre avec un patient et qu’il est satisfait, j’ai fait mon travail. J’essaie d’arrêter de chercher les manques ou les erreurs pour me prouver que je n’ai pas offert un bon service.

Je fais aussi plus facilement confiance à mes employées. Quand ils me confirment que tout est beau, je les crois. Ça s’est développé au fil du temps, elles ont fait leurs preuves et j’ai réussi à m’enlever cette pression de surveillance.

Quelle place le contrôle a-t-il tenue dans ta vie (professionnelle, personnelle)?

Durant les dernières années, j’ai appris à faire la différence entre la maitrise de soi et le contrôle. Selon moi, maitriser sa vie est quelque chose de très positif, vouloir tout contrôler, ça ne l’est pas.

Au départ, la maitrise m’a permis d’aller loin. Ça m’a permis de me pousser hors de ma zone de confort et de me différencier de la masse. Je suis ici aujourd’hui parce que j’ai toujours visé l’excellence et ça a fait ma réputation. Cependant, quand on tombe dans le contrôle excessif, on anticipe beaucoup trop l’avenir et l’on n’apprécie pas assez le présent.

Bref, je pense qu’avoir de hautes exigences permet d’aller loin dans la vie. Cependant, répondre à de très hautes attentes exige que l’on donne notre maximum. L’humain étant ce qu’il est, il ne peut pas toujours fonctionner à son maximum.

Dans la sphère professionnelle, ça se reflète évidemment beaucoup dans ma gestion des employées. En étant très exigeante envers moi-même, j’ai tendance à m’attendre à un aussi haut niveau d’implication de la part de mes employées. Malheureusement, il faut accepter que ça ne soit jamais leur entreprise et que leur niveau de motivation ne soit pas le même que le nôtre.

De plus, les difficultés que j’ai rencontrées au début avec mes employées ont eu un impact sur ma manière de gérer les employées qui ont suivi. Je suis consciente que je leur ai mis une pression qui n’était pas nécessaire au départ. Aujourd’hui, ça s’est équilibré, mais ça m’a pris plus de temps que la moyenne pour leur faire confiance et leur laisser de la liberté d’action.

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À quel moment as-tu dû accepter de prendre du recul sur ton entreprise? Quel a été le déclencheur de cette décision?

J’ai ruminé mes problèmes de ressources humaines pendant longtemps. Mon copain m’écoutait, mais ça devenait difficile à supporter. Après avoir congédié ma seconde employée, je suis partie trois semaines en voyage durant le temps des fêtes.

J’ai réalisé en revenant que j’étais toujours aussi fatiguée. Je n’avais pas le goût de retourner travailler. Tout ce que je voulais, c’était de vendre mon entreprise. Bref, j’avais des pensées négatives et je n’avais plus le goût de prendre soin de mes patients. C’était comme ça déjà avant mon départ, mais lorsqu’on le vit au quotidien on ne s’en rend plus compte. Mes vacances m’ont offert le recul nécessaire pour m’en rendre compte.

À mon retour, je me suis donné les moyens pour faire changer les choses.

Pour ce qui est de l’entreprise, j’ai pris un moment pour avoir une discussion avec mes employées. Il fallait que je leur donne plus de liberté et de responsabilité pour sauver ma santé psychologique.

À ce moment-là, je travaillais quatre jours par semaine. J’ai décidé à mon retour de ne plus travailler que trois jours par semaine. Ayant une deuxième podiatre qui travaillait avec moi à la clinique, c’est elle qui était, et qui est encore aujourd’hui, en charge des patients lors de mes journées consacrées à l’administration.

En plus de revoir mon horaire, j’ai décidé d’aller consulter une psychologue. Au départ, elle assurait un suivi plus constant, mais maintenant, on se voit moins fréquemment. C’est facile de retomber, il m’arrive encore de retomber dans mes vieilles habitudes, mais après deux ou trois semaines mon corps m’envoie des signaux et je l’écoute plus rapidement. Tout ce travail sur moi-même m’a permis de mieux comprendre mon corps et je sais quand j’ai besoin de consulter pour de prendre du recul et ainsi m’enlever de la pression sur les épaules que je m’impose.

Ma thérapeute, c’est ma bouée qui me ramène quand je commence à m’emporter!

Concrètement, comment as-tu fait pour accepter de ne pas tout contrôler? Comment accepter que la perfection n’existe pas et que l’entreprise fonctionne très bien quand même?

Il faut premièrement accepter le fait que notre vision des choses est erronée et être prête à amener du changement dans notre style de gestion.

Ensuite, il n’y a pas de recette miracle. C’est par les faits et par le temps que l’on s’améliore comme gestionnaire. Mon entreprise est en croissance. Chaque saison, nous battons nos propres records et j’en suis très fière. J’ai dû me rendre à l’évidence: les clients ne recherchent pas la perfection, ils n’en ont pas besoin pour être satisfaits, ils veulent un bon service en trouvant des réponses à leurs questions.

J’ai aussi appris à retenir les remarques positives plutôt que les commentaires négatifs de mes patients. J’ai appris à me valoriser comme professionnelle.

De plus, j’ai accepté de donner de la responsabilité aux employées. Je me suis exprimée clairement sur le fait que je leur faisais confiance. Aujourd’hui, j’ai bien l’impression que cela a donné un sens à leur emploi et ça les motive au quotidien.

Bref, j’ai accepté de ne pas être toute seule dans l’aventure et j’accepte l’aide qui m’est apportée, fièrement. Le « nous » remplace maintenant le « je » dans l’entreprise et ça a fait une grande différence.

Tu es maintenant rendue à quatre employées et deux travailleuses autonomes dans ta clinique. En quoi est-ce que ton horaire de travail a-t-il évolué?

En janvier 2016, j’ai commencé en faisant du temps plein à la clinique en plus de la gestion de l’entreprise. Après six mois, j’ai dû apporter des changements. J’avais de la difficulté avec mes employées et je m’épuisais. J’ai commencé à travailler seulement quatre jours par semaine, mais c’était encore trop. J’ai frappé un mur et c’est à ce moment-là que les choses ont dû changer.

À l’été 2016, j’ai alors embauché une autre podiatre pour qu’elle se joigne à moi. Elle a commencé à travailler avec moi deux jours par semaine et à augmenter ses horaires au fil du temps. Maintenant, elle travaille temps plein à la clinique, elle a la chance de bâtir sa clientèle.

De mon côté, je travaille trois jours par semaine à la clinique et je m’occupe de la majeure partie de la paperasse de chez moi. Je crois avoir trouvé le bon équilibre.  C’est certain que cela me donne un salaire de temps partiel, mais vu le salaire, ça me permet de bien vivre tout de même.

C’est mon début de liberté tant recherché. C’est mon choix d’avoir un peu moins en ressources monétaires pour avoir un peu plus en temps.

Avec un horaire hebdomadaire aussi chargé, comment fais-tu pour te ressourcer et pour « recharger les batteries »?

Pour moi ça a été de cultiver mon côté actif, mais surtout, mon côté zen. Je prends le temps de faire des exercices de respiration, j’ai aussi rétabli mes habitudes de sommeil et je me crée des moments de gratitude. Mentalement, je me force à faire ressortir le positif de mes journées et ça, je ne peux y arriver que lorsque je suis bien reposée.

Le sport a aussi un impact important dans ma vie. Je suis tombée en amour avec l’entrainement à la maison. Un peu comme ma thérapeute, le sport me force à prendre du temps pour moi, à avoir d’autres objectifs que ma clinique pour me changer les idées et à rester en forme.

Maintenant que la clinique est plus indépendante, il est plus facile pour moi de prendre du temps et de monter d’autres projets. Je ne pense pas que la clinique va être mon seul projet entrepreneurial! (Rires!) L’avenir nous le dira!

Le vrai défi à travers tout ça, va être de ne pas retomber dans les mêmes patterns qu’avant. C’est facile de tout donner lorsque l’on a un nouveau projet et c’est dangereux. Souvent, on connait nos limites, mais on trouve que ça ne va pas assez vite et on a tendance à ne plus les respecter. C’est un cycle qu’il faut savoir briser toujours plus rapidement pour rester le plus axées possible sur nos objectifs de vie et de carrière.

Quelle est ta définition du succès?

Le succès ne se mesure pas par l’argent. C’est plutôt une liberté de temps. Ma mère fut malade durant mon enfance et elle a dû rester à la maison pendant plusieurs années. Ça m’a marqué. Je crois que c’est en partie à cause de cette épreuve qu’aujourd’hui je suis aussi fonceuse et que je veux profiter de chaque minute de mon temps.

Considères-tu avoir du succès ?

Hmm… oui ! Je crois qu’il manque un peu de confiance en moi pour l’affirmer et le reconnaitre sincèrement. On voit toujours ces femmes qui parlent du succès et l’on se dit : « Wow! Un modèle de réussite! » Le tout sans se questionner sur notre état personnel. Il faut savoir le reconnaitre quand l’on a du succès et il faut en être fière!

Merci Marie-Ève !